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Chicorée du Nord : de la racine à la tasse

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Chicorée du Nord : de la racine à la tasse

Dans votre tasse, la chicorée vient d’une grosse racine que la France cultive uniquement dans les Hauts-de-France. Arrachée à l’automne, lavée, coupée en cossettes, séchée puis torréfiée, elle donne des grains au goût de caramel amer, sans caféine, qui finissent en infusion, en poudre soluble ou en extrait liquide.

Chicorée à café et chicon : une espèce, deux destins

Derrière le mot se cache une seule espèce, Cichorium intybus, la chicorée sauvage aux fleurs bleues des bords de chemins. La sélection en a tiré deux plantes que tout oppose. La chicorée à café, dite aussi industrielle, relève de la variété sativum : une racine pivotante et charnue, choisie pour son volume. L’endive, le chicon du Nord, appartient à la variété foliosum ; sa racine ne sert qu’à porter le bourgeon blanc obtenu par forçage, dans le noir.

Le droit européen trace la même frontière. La directive 1999/4/CE du 22 février 1999, relative aux extraits de café et aux extraits de chicorée, entend par chicorée les racines de Cichorium intybus qui ne servent pas à produire la chicorée witloof, nettoyées pour être desséchées puis torréfiées, et destinées aux boissons. Les deux racines sortent des mêmes plaines, jamais du même champ.

Le forçage du chicon sous une couche de terre a son propre portrait, celui de l’endive de pleine terre du Nord. Cette page suit la racine de chicorée destinée à la tasse.

Frisée, scarole, barbe de capucin : le piège du vocabulaire

Au potager, le mot chicorée désigne d’autres plantes encore. La frisée et la scarole proviennent d’une espèce voisine, Cichorium endivia, cultivée pour ses feuilles. La barbe de capucin est une chicorée sauvage blanchie en cave, plus amère que le chicon. Dans une recette du Nord, chicorée tout court désigne presque toujours la racine torréfiée.

Une culture enracinée dans les Hauts-de-France

Le constat officiel est net. Dans son étude n° 16 sur l’agriculture régionale, publiée en décembre 2025 et mise à jour en juillet 2026, la DRAAF Hauts-de-France, service régional du ministère de l’Agriculture qui publie les données Agreste, écrit que la région assure l’intégralité de la production nationale de chicorée à café. Le même document lui attribue 85 % de la production française d’endives : les deux cousines partagent le même territoire.

Cette géographie doit beaucoup à l’histoire. La boisson a pris son essor quand le café manquait, sous le Blocus continental du Premier Empire, puis pendant les deux guerres mondiales ; séchoirs et ateliers de torréfaction se sont installés près des parcelles.

Au champ, la chicorée industrielle se sème au printemps dans des terres profondes, où sa racine pivotante s’allonge librement. Tout l’été, une rosette de larges feuilles nourrit cette racine qui accumule ses réserves sous terre. L’arrachage commence à l’automne, à maturité, et dure tant que le sol reste praticable, un peu comme pour la betterave, l’autre grande racine de la plaine.

Champ de chicorée à racines en automne, rangées de feuillage vert sous un ciel bas du Nord

De la racine au grain : lavage, séchage, torréfaction

Entre l’arrachage et la tasse, la racine franchit cinq étapes, toujours dans le même ordre :

  1. le lavage, qui débarrasse les racines de la terre collée à leur peau ;
  2. la découpe en cossettes, de petits morceaux réguliers qui sèchent vite ;
  3. le séchage, qui retire l’eau des cossettes pour qu’elles se conservent ;
  4. la torréfaction, où la chaleur brunit les cossettes et développe leurs arômes ;
  5. le concassage et le tri, qui donnent les grains vendus tels quels ou envoyés à l’extraction.

Pour la poudre et l’extrait, une étape s’ajoute. Les grains torréfiés passent dans de l’eau chaude ; le jus obtenu est filtré, concentré, puis séché en poudre ou conservé sous forme liquide.

Les tourailles, mémoire des villages

Avant la concentration industrielle, chaque bassin de culture avait ses séchoirs, appelés tourailles ou sécheries. Ils ne tournaient que le temps de la campagne d’automne : les cossettes y perdaient leur eau, puis partaient vers les usines de torréfaction. À Carvin, dans le Pas-de-Calais, un séchoir à chicorée a fonctionné de cette manière durant une bonne partie du XXe siècle ; à Sailly-lez-Cambrai, dans le Nord, un ancien séchoir figure dans la base Mérimée au titre du patrimoine industriel. Dans le Calaisis, des rapports militaires de la Grande Guerre citent déjà les sécheries d’Offekerque, de Guemps et de Nouvelle-Église.

Ce que le feu change dans la racine

Toute la personnalité du produit se joue au torréfacteur. Sous l’effet de la chaleur, une partie de l’inuline, principal glucide de réserve de la racine, se décompose en fructose, qui caramélise à son tour. L’amertume, elle, vient d’autres composés naturels que la cuisson conserve. Plus la torréfaction est poussée, plus la chicorée torréfiée fonce et plus l’amertume domine les notes de caramel, de cacao et de noisette : un grain clair donne une boisson douce, un grain très brun une tasse sombre qui se marie mieux au café.

Grains de chicorée torréfiée brun foncé dans un bol en grès

Grains, poudre ou extrait : trois formes à connaître

Le même grain torréfié aboutit à trois produits, que la directive européenne de 1999 distingue avec précision :

  • en grains : la racine torréfiée puis concassée s’infuse ou se fait bouillir dans l’eau ou le lait, comme dans les cuisines du Nord d’autrefois ;
  • en poudre : la chicorée soluble, aussi appelée instantanée, résulte d’une extraction à l’eau seule suivie d’un séchage, le texte excluant toute hydrolyse par ajout d’acide ou de base ;
  • en extrait : la chicorée liquide, concentré sombre et sirupeux, peut recevoir des sucres alimentaires dans une limite fixée par la directive.

Le choix dépend de votre usage. La poudre se dissout d’un geste dans une boisson chaude ou froide. Les grains demandent un filtre ou une casserole, et un peu de patience. L’extrait, lui, reste l’allié des pâtissiers : il colore et parfume une crème à la goutte près.

Ce que contient la chicorée, d’après la table Ciqual

L’Anses publie la table Ciqual, base nationale de composition des aliments. Sa version 2025, diffusée en novembre 2025, décrit 3 484 aliments, dont plusieurs chicorées. Pour la chicorée en poudre soluble, la table indique, pour 100 grammes :

  • 57,2 g de glucides, dont 21,7 g de sucres et 15,8 g de fructose ;
  • 29,2 g de fibres alimentaires ;
  • 5,5 mg de fer et 10,1 mg de vitamine B3 ;
  • 323 kcal, valeur logique pour un extrait sec.

Et l’inuline ? Ce glucide formé de chaînes de fructose échappe aux enzymes de l’intestin humain, ce qui le range parmi les fibres alimentaires. La racine fraîche en est riche, et la torréfaction en convertit une partie en fructose. La table Ciqual ne publie pourtant aucune teneur en inuline : elle s’en tient aux fibres, aux sucres et au fructose.

Reste la réalité de la tasse. Une fois la poudre diluée, les teneurs chutent : pour une chicorée instantanée sans sucres ajoutés, reconstituée avec du lait demi-écrémé, la table donne 0,59 g de fibres pour 100 g de boisson. La chicorée se boit pour son goût, pas comme une source de fibres. Quant à la caféine, la table ne la mesure pas ; la racine en est naturellement dépourvue, et seuls les mélanges avec du café en contiennent.

En cuisine et en pâtisserie, au-delà de la tasse

Dans le Nord, la boisson reste l’usage premier, sous trois formes :

  • pure, dissoute dans de l’eau ou du lait chaud, à toute heure ;
  • mêlée au café moulu avant l’infusion, pour en arrondir l’amertume ;
  • en grains frémissants dans le lait, filtrés ensuite, à la manière d’autrefois.

Tasse de chicorée fumante sur une toile cirée à carreaux dans une cuisine de campagne

La racine torréfiée a aussi franchi la porte du four. Poudre et extrait parfument crèmes brûlées, mousses, glaces, ganaches et biscuits, où leur amertume caramélisée équilibre le sucre. Avec la vergeoise, l’accord coule de source : une touche de chicorée dans une tarte au sucre du Nord ou dans le fourrage d’une gaufre fourrée lilloise donne une version plus profonde.

Côté salé, une cuillerée d’extrait fonce une sauce à la bière brune. La chicorée du Nord s’inscrit dans un répertoire plus large, que le panorama des spécialités culinaires du Nord de la France replace aux côtés des fromages et des plats mijotés.

Prochaine étape : procurez-vous de la chicorée en grains et un flacon d’extrait. Infusez la première dans du lait chaud, versez une cuillerée du second dans votre prochaine crème, et goûtez ce que la torréfaction a fait d’une racine des champs.

La chicorée en questions

La chicorée est-elle un excitant ?

Non. La racine de chicorée ne contient pas de caféine, et la torréfaction n’en ajoute aucune. Une tasse de chicorée pure convient donc aux personnes qui évitent les stimulants, même le soir. La nuance concerne les mélanges de chicorée et de café : leur part de café apporte de la caféine, en quantité variable selon la recette. La liste des ingrédients vous dit ce que contient votre poudre.

Quelle différence entre le café et la chicorée ?

Le café provient des graines d’un arbuste tropical, torréfiées puis moulues. La chicorée vient d’une racine cultivée dans le nord de la France, découpée, séchée puis torréfiée. Le premier contient de la caféine, la seconde en est dépourvue. Au goût, la chicorée offre une amertume plus douce et des notes de caramel et de pain grillé. Les deux se marient bien, d’où les mélanges du petit déjeuner.

Pourquoi mettre de la chicorée dans le café ?

Historiquement, pour faire durer un café devenu rare, sous le Blocus continental puis pendant les deux guerres mondiales. Aujourd’hui, l’ajout répond surtout au goût : la chicorée adoucit l’amertume du café, fonce sa couleur et apporte une note caramélisée. Elle réduit aussi la part de café dans chaque tasse, donc la caféine. Dans le Nord comme en Belgique, ce mélange reste une habitude familiale du matin.

Comment consommer la chicorée au quotidien ?

La poudre soluble se dissout dans de l’eau, du lait ou une boisson végétale, chaude comme froide. Les grains s’infusent dans une cafetière à filtre ou frémissent dans le lait avant filtrage. L’extrait liquide se dose à la goutte dans un dessert, un yaourt nature ou une sauce. Commencez par une petite quantité : l’amertume de la racine torréfiée s’affirme vite et se corrige mal.